Métro Place Monge – Extrait

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1

La porte a claqué, tout comme ses talons rageurs sur le carrelage de l’entrée. Mathilde n’habite plus avec nous depuis quelques années mais elle a conservé sa clé. Mathilde, ma jolie Mathilde, mon bébé devenu grand et dont je suis si fière. Guillaume et moi nous levons du canapé du salon pour aller l’accueillir.

« Comment ça s’est passé ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »

Nous sommes impatients de connaître les conseils que lui a apportés l’avocat qu’elle vient de consulter. Mathilde lui a demandé un rendez-vous en urgence, après avoir reçu un courrier du tribunal l’informant que son père, qu’elle n’a pas revu depuis son adolescence, lui réclamait le versement d’une pension au titre de l’obligation alimentaire envers les ascendants.

Comment ose-t-il, lui qui ne lui a jamais manifesté la moindre attention, faire ainsi irruption dans sa vie ? Je suis profondément écœurée, je crois que je l’étranglerais de mes propres mains s’il était devant moi.

Mathilde prend le temps d’enlever son manteau, ses chaussures (elle a laissé ici une paire de chaussons), puis vient se laisser tomber lourdement dans le canapé.

« Ça va être difficile. Il est malade depuis plusieurs années et ne travaille plus depuis longtemps. Il a vraiment besoin d’aide. Mais me le demander à moi… Je trouve ça dégueulasse. Brutal. J’ai le droit de contester mais il faut que ce soit moi qui apporte la preuve qu’il a lui-même manqué à ses devoirs de père. Je vais le faire, mais ça va être long et pénible.

– On va t’aider, dit Guillaume. On est là. Il n’y a aucune raison pour que tu aies à supporter ça. »

Je serre Mathilde dans mes bras, elle tremble de frustration, son maquillage coule un peu.

« Guillaume a raison, dis-je en attrapant la boîte de mouchoirs en papier, ça ne sert à rien de te torturer, on va régler ça ensemble. Ton père se venge sur toi de l’emprise qu’il n’a plus sur moi. Je trouve ça minable. Et même s’il est réellement désespéré, tu es la dernière personne à qui il devrait demander de l’aide. Ça va aller. Tu veux rester ici ce soir ? »

Mathilde s’apaise un peu, Max et Eva, nos deux plus jeunes enfants, rentrent du jardin où ils jouaient et se jettent au cou de leur grande sœur. Guillaume s’éclipse vers la cuisine, son domaine réservé. J’ai confiance, je sais que ce qu’il préparera saura réparer, au moins un petit peu, le cœur brisé de Mathilde.

Bientôt, une odeur alléchante parvient jusqu’au salon, et Mathilde, curieuse, le rejoint. Comme toujours. Guillaume lui fait un clin d’œil appuyé, puis plaque un gros baiser sonore sur sa joue.

« Guillaume… C’est toi qui aurais dû être mon père.

– Ne t’en fais pas, va. Moi aussi je t’aime. Ça ira mieux demain. »

2

Aujourd’hui est le premier jour de ma nouvelle vie. C’est ce que je me dis depuis bientôt quinze ans. Quinze ans depuis que j’ai fui avec ma fille, emportant seulement les vêtements que nous portions, quelques dizaines d’euros patiemment économisés et dissimulés dans un flacon de produit nettoyant pour le four que j’avais caché sous l’évier de la cuisine. J’ai subi pendant douze longues années la hargne d’un mari méchant et pervers, que j’ai longtemps cru pouvoir ramener à la raison et à un peu de tendresse, jusqu’à ce que ma seule option ne soit plus que la fuite.

L’argent que j’avais économisé était destiné à lui faire une surprise pour son anniversaire, je ne savais pas encore quoi, mais je l’aurais choisie avec soin, pour lui faire plaisir, pour l’inciter à plus de douceur, pour lui montrer l’exemple. J’ai toujours été douce et aimante : plus Philippe était odieux avec moi plus j’étais câline et attentionnée. J’étais avec lui comme j’aurais voulu qu’il soit avec moi : il en était incapable. Quand j’ai enfin compris qu’en choisissant de vieillir auprès de cet homme-là je finirai desséchée, aigrie, frustrée et malheureuse, plus rien n’aurait pu me faire revenir en arrière. Il était trop tard.

Le divorce a été long et douloureux, Philippe nous a fait du chantage au suicide, mais j’ai tenu bon et j’ai bien fait, puisqu’il a finalement décidé de rester vivant. J’ai changé de vie, de ville, trouvé un travail ; j’ai eu aussi quelques aventures, histoire de vérifier que je n’étais pas aussi laide, inutile et sans intérêt que je l’avais presque cru pendant toutes ces années.

Pendant ma vie avec Philippe, je ne travaillais pas. Il attendait de moi que je sois une parfaite femme d’intérieur, à son service. Tout devait être à sa place, toujours la même, le dîner comportait une entrée, une viande, un accompagnement et du fromage, du vin aussi, une bouteille chaque soir. J’avais pris l’habitude de boire un ou deux verres de vin en dînant, pour aider le repas, qui me paraissait toujours trop copieux, à descendre, car Philippe exigeait que je mange avec lui – et surtout comme lui. Ces deux verres de vin m’embrumaient suffisamment pour me permettre de supporter l’ennui de la soirée, quand nous regardions à la télévision le programme que Philippe avait choisi et qui me plaisait rarement. J’aurais aimé lire, mais Philippe préférait, pour regarder ses émissions, que la télévision soit la seule source de lumière. Une fois j’avais osé me retirer dans la chambre, et il me l’avait violemment reproché : lui seul avait le privilège de décider de l’heure du coucher.

Philippe ne nous a jamais frappées. Pourtant, il régnait dans notre foyer un climat qui me laissait penser que cela pouvait arriver à n’importe quel moment. Rien n’était dit, tout était suggéré, si sournoisement que je me suis souvent demandé si ce n’était pas moi qui inventais tout cela, si ce n’était pas moi qui étais folle. La veille de notre départ, j’ai tenté, pour la centième fois, de lui dire que j’avais espéré, en l’épousant, autre chose que cette hostilité que je ne comprenais pas.

« Pourquoi restes-tu avec moi ? Est-ce que je te plais, au moins ? Est-ce que tu m’aimes ? Est-ce que tu pourrais, juste une fois, me prendre dans tes bras et me dire que tout va bien ? Que tu es fier de moi ? »

Philippe, tout en continuant à regarder l’écran de la télévision, m’avait répondu :

« Si je ne dis rien c’est que ça va. Je suis avec toi parce que c’est toi qui m’as dragué. C’est ce que tu voulais, non ? Et pour ce qui est de te prendre dans mes bras, ce genre de chose ne se demande pas ! Tu croyais au prince charmant ? Tu crois vraiment que les autres couples se font des câlins tout le temps ? Grandis un peu. Tu n’as plus quatorze ans. »

Je n’avais pu retenir mes larmes.

« Tout ce dont j’ai besoin, là, maintenant, c’est que quelqu’un me prenne dans ses bras et me dise que je suis jolie, que ce que je fais est bien. S’il te plaît. Serre-moi dans tes bras. S’il te plaît… »

Philippe n’a pas cédé. Il s’est mis en colère, puis m’a ignorée toute la soirée. J’ai pleuré la nuit entière. Je l’ai regardé dormir, étonnée qu’il puisse seulement y parvenir, après une telle émotion. J’ai regardé l’homme que j’avais cru aimer et me suis posé une question, une seule :

« Si je le rencontrais aujourd’hui, tel qu’il est maintenant, est-ce que cet homme me plairait ? »

Et je l’ai désaimé en un instant. J’étais enfin libre.

Guillaume est entré dans ma vie quelques mois plus tard : nous nous sommes rencontrés grâce à internet, par hasard, présentés virtuellement par une amie commune, avec qui nous sommes toujours en contact mais que nous n’avons pas encore eu l’occasion de rencontrer en chair et en os. Nous aurions pu nous rencontrer bien plus tôt, d’ailleurs nous nous sommes certainement déjà croisés, sans le savoir, il y a trente ans, il y a vingt ans, il y a vingt-huit ans. Nous étions voisins, trois petites rues parisiennes nous séparaient.

Nous nous sommes mariés, nous avons eu une fille, puis un fils. Guillaume a veillé sur Mathilde, l’enfant que j’ai eue avec Philippe, comme si elle avait été sa fille. Mathilde a tenté de se rapprocher de son père, plus tard, pour comprendre qui il était et parce que c’est son père, et que rien ni personne ne peut changer cela. Puis elle a décidé un jour de ne plus le revoir, de ne pas l’inclure dans sa vie. Quand Mathilde parle de Guillaume et de moi, elle dit mes parents, elle n’a jamais précisé en aucune circonstance que son frère et sa sœur ne l’étaient qu’à demi : c’est Max, mon petit frère et Eva, ma petite sœur.

J’ai quarante-sept ans, mais ce matin j’en ai aussi dix-neuf.

 

3

Aujourd’hui est le premier jour de mon ancienne vie.

Ce matin, je me suis réveillée dans l’appartement de Philippe, aux côtés de celui qui deviendra un peu plus tard mon premier époux. Tout est exactement comme lorsque j’étais sur le point de quitter mon studio du cinquième arrondissement de Paris pour emménager avec lui. J’ignore si je rêve, pour combien de temps je suis là ou si je dois revivre encore toutes ces vingt-huit années… Je sais aussi que le jeune homme apparemment inoffensif qui dort encore près de moi est toxique, manipulateur et violent, mais qu’il me faudra encore plusieurs années avant d’en prendre pleinement conscience et oser enfin le quitter.

Je voudrais juste me rendormir et me réveiller dans mon lit, dans ma maison, près de Guillaume, de mes enfants, et oublier ce mauvais rêve.

Philippe dort profondément et c’est tant mieux. Je sors du lit, le plus silencieusement possible, je suis nue. Mon corps a dix-neuf ans. Un joli ventre encore plat, pas de vergetures, pas de cicatrice de césarienne, pas de petit cheval suédois tatoué sur ma cheville droite. Pas de douleur dans les épaules, pas de genou qui craque. Je cours à la salle de bains, je me regarde dans le miroir, je m’inspecte, plutôt. Ma peau est lisse, jeune, je n’ai pas de cheveux gris, mes dents sont encore à peu près blanches, l’ovale de mon visage est bien tendu et les pattes-d’oie que je commence à apprivoiser sont encore invisibles.

Il faut que je sorte d’ici, vite. Je n’ai aucune envie de parler à Philippe, je ne veux pas le voir, je ne veux pas faire semblant d’être sa petite amie, je ne veux surtout pas qu’il me touche. La simple pensée d’avoir avec lui le moindre contact physique me répugne. Je me glisse sans un bruit dans la chambre, récupère mes vêtements, il dort toujours profondément. Je m’habille dans la cuisine, j’ai trouvé mon sac à main sur la table basse du salon (le vert en simili cuir, hideux – je l’avais oublié celui-là !).

Je vérifie ce qu’il contient et y découvre les clés de mon studio, mon portefeuille contenant mes papiers d’identité et ma carte bancaire, cent huit francs et cinquante-cinq centimes dans un petit porte-monnaie, ma carte orange, deux paquets de Philip Morris dont un est entamé et un briquet.

Je quitte l’appartement de Philippe sans un bruit, referme délicatement la porte et sors de l’immeuble.

4

Le soleil brille dans un grand ciel bleu, l’air est doux, les arbres ont des feuilles vert tendre. On doit être au printemps. Avant de quitter l’appartement de Philippe, je n’ai même pas pensé à regarder par la fenêtre. L’odeur de Paris m’assaille, ça sent le béton chaud, les poubelles et les cuisines de restaurants.

Je reste là, debout, sidérée. Les voitures défilent devant moi, dans la rue, et bien que je n’aie jamais été capable de reconnaître une marque ou un modèle (la description la plus précise que je suis habituellement capable de donner c’est la petite rouge, ou la grosse grise avec des barres de toit), je vois bien que ce ne sont pas celles auxquelles je suis habituée. Leur forme est carrée. Très années 80. Les vêtements des passants aussi. Il faut absolument que je sache quel jour nous sommes. J’ai le réflexe de mettre ma main à ma poche pour y prendre mon téléphone portable… Non, bien sûr. Les objets ne voyagent pas dans le temps.

Les gens non plus !

Comment font-ils, habituellement, dans les films ? Je ne vois pas de marchand de journaux à proximité, pas de gros titres avec une date… Je vais demander à quelqu’un, je vais arrêter une personne et lui demander. Quelqu’un qui a l’air gentil. La dame avec la poussette.

« Excusez-moi, pouvez-vous me dire quel jour on est ?

– Le dix, il me semble ? Mardi ?

– Merci, mais le dix de quel mois, de quelle année ?

– Mai… Quatre-vingt-huit… Vous êtes sûre que ça va ? »

Je balbutie un remerciement et m’éloigne précipitamment.

Je dois trouver un refuge. Un endroit connu, familier. Quelqu’un qui puisse m’aider. Je dois mettre encore plus de distance entre Philippe et moi. Je sens les larmes me monter aux yeux, la panique me gagne.

La bouche de métro, de l’autre côté de la rue, apparaît brusquement comme une solution provisoire acceptable à mon besoin de fuite et je traverse en hâte, sans prendre garde aux flux des voitures. L’une d’elles m’évite en faisant un dangereux écart, me frôlant malgré tout. Je détale en courant, je l’ai échappé belle.

Je suis descendue au métro Place Monge, j’ai pris la rue d’Ortolan jusqu’à la rue Mouffetard, et je l’ai descendue presque jusqu’à l’église Saint-Médard. J’ai poussé la porte du numéro 124, monté quatre à quatre les cinq étages et j’ai glissé la clé dans serrure de la porte de mon studio.

Rien n’a changé. La petite entrée qui donne sur une pièce à peine plus grande, le lino rouge, le canapé Ikea gris souris plein de taches, l’odeur de tabac froid, la machine à écrire électrique, là, sur la table, et le gros téléviseur cathodique acheté d’occasion pour lequel j’avais économisé plusieurs mois : j’ai l’impression de feuilleter un vieil album photo en trois dimensions.

En mai 1988, j’ai été victime d’un accident. On m’a dit que j’avais été renversée par une voiture, mais je n’en garde aucun souvenir. Le choc a effacé de ma mémoire les deux jours qui ont précédé l’accident. Du séjour à l’hôpital qui a suivi, je ne me souviens presque pas non plus. Quelques images décousues, tout au plus.

Ce que je crois commencer à comprendre est impossible, totalement saugrenu, mais c’est pourtant la seule explication qui me vient à l’esprit.

Je vais enfin récupérer ma mémoire. J’ignore par quel miracle, mais je suis ici, bien vivante. Quelque part, il était – ou sera – écrit que j’aurai besoin de ce temps-là, beaucoup plus tard, pour accomplir je ne sais quoi… cet accident, et surtout la perte de mémoire qu’il avait occasionné, était survenu pour m’en laisser le champ libre.

Il est neuf heures, nous sommes un mardi. Philippe a déjà dû quitter l’appartement pour se rendre à la gare. Lors de mon séjour à l’hôpital, il n’était venu me voir que le lendemain parce qu’il était en déplacement professionnel. Ça tombe merveilleusement bien. Je n’ai absolument aucune envie de le croiser.

J’essaie de réfléchir calmement, mais j’ai du mal à ne pas céder à la panique. Tout cela est tellement illogique…

J’aurais aimé me réfugier auprès de mes parents, leur demander de l’aide, mais comment leur expliquer ce que je ne comprends pas moi-même ? Et si je ne rêve pas, si je suis vraiment ici, et surtout maintenant, comment savoir lesquels de mes actes pourraient changer ce que je suis devenue dans vingt-huit ans ?

J’ai beau savoir que les années que je m’apprête à vivre seront pénibles, elles font partie de celle que je deviendrai, et que j’aimerai être au siècle prochain.

Et Mathilde… Si je ne devais trouver qu’une seule raison de ne rien changer, ce serait elle. Je me souviens, maintenant. J’ai découvert que j’étais enceinte quelques semaines après être sortie de l’hôpital, juste après mon accident. Nous en avions déduit que ma grossesse datait de juste avant, ou juste après mon hospitalisation.

Si ça se trouve, Mathilde est déjà là, toute petite, dans mon ventre… Mais si je ne suis pas encore enceinte, rien ne doit empêcher que cela arrive.

 

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