Internetemps

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Celui pour lequel j’ai écrit « Internetemps » avait pour contrainte d’y faire figurer la phrase « Mais pourquoi ai-je donc « liké » Camille Britton ? »
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Internetemps

(profil obsolète – mise à jour nécessaire)

Si j’avais eu la possibilité de voyager dans le temps, je serais allée vers le passé. J’aurais fait la connaissance de mes ancêtres, j’aurais participé à certains moments historiques fascinants, j’aurais déposé autrefois quelques fondations dont les conséquences auraient amélioré mon quotidien d’aujourd’hui. Non que le futur m’effraie, mais j’aime l’idée d’avoir tout à apprendre, de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Connaître le futur aurait certainement sur moi un effet fort déprimant : savoir que ce sera comme ça et pas autrement, quels que soient les choix que je ferai, ramènerait la vie à une incompressible fatalité, absolue, inaltérable, et inacceptable.

Alors à défaut de voyager dans le temps, je voyage dans le « tant ». Le tant, le beaucoup, le « il y a tant à découvrir ». Pour peu qu’ils soient judicieusement utilisés, les réseaux sociaux permettent de rencontrer des personnes ou d’accéder à des informations auxquelles nous n’aurions jamais, par d’autres biais, eu connaissance. J’y ai quelques vrais amis, qui l’étaient déjà avant d’avoir le privilège de figurer dans ma liste de contacts, mais aussi et surtout de nombreuses connaissances venant d’horizons et de cultures aussi nombreuses que variées.

Le passé laisse aussi des empreintes sur la toile : certains moteurs de recherche permettent de consulter une page web telle qu’elle apparaissait à une date donnée. Je m’en amuse, parfois : voir à quoi Facebook – ou d’autres sites aujourd’hui sur le devant de la scène – ressemblait il y a seulement une dizaine d’années est fascinant ! Malheureusement, aucune interaction n’est possible. Ces pages sont des images, des reflets, dont plus aucun lien ne fonctionne.

Tout cela pour vous dire que je passe beaucoup de temps à surfer sur le web : à chercher, d’une part, dans ses recoins les plus reculés les traces d’un passé dont ne subsiste aujourd’hui que quelques octets sur un serveur encombré, d’autre part à découvrir, au présent cette fois-ci, d’autres internautes, d’autres cultures, d’autres lieux.

Vous comprendrez donc aisément qu’à la question « Mais pourquoi ai-je donc « liké » Camille Britton ? », la réponse est on ne peut plus logique : tout simplement, parce que. Parce que je suis curieuse de nature et que je ne refuse jamais une demande de contact.

Mais aussi parce que sa photo de profil était plutôt sympathique et que son visage avait quelque chose de familier, parce que Camille est un joli prénom, parce l’absence d’informations sur son lieu de résidence, son métier ou encore sa situation de famille ont attisé ma curiosité.

Et parce qu’elle n’avait pas d’amis aussi. Surtout. Une liste de contacts vierge. Zéro. Nada.

… Comme je regrette.

Nous avons fait connaissance, par messagerie interposée. Camille est une jeune fille très attachante. Elle est douée, jolie, intelligente, cultivée. J’aurais préféré conserver une certaine distance, mais j’avoue que je suis rapidement devenue accro. Je guette avec fébrilité ses connexions, je suis tellement impatiente de parler avec elle. Nous avons tant de choses à nous dire ! Comme moi, Camille est passionnée par tout ce qui touche au temps. Nous nous sommes mutuellement guidées dans les méandres du web, nous extasiant de nos trouvailles, exhibant nos trophées d’archives oubliées, riant ensemble du grotesque de certaines de nos découvertes inattendues.

… C’est trop tard maintenant.

J’ai commencé à me poser des questions lorsque je lui ai proposé de franchir une étape qui me semblait naturelle dans notre relation : nous parler au téléphone. J’avais envie de connaître le son de sa voix, de pouvoir lui parler sans être ralentie par un clavier. Elle a refusé, à ma grande surprise. Etonnée, et un peu vexée aussi je l’admets, j’ai cherché à comprendre les raisons de ce refus. Elle est restée évasive, n’a pas pu me donner de raison précise, mais restait ferme : c’était non. Devant mon insistance, Camille m’a finalement expliqué que c’était techniquement impossible. Sur le moment, le fait qu’elle soit sourde m’est apparu comme la seule explication plausible à ce refus. Je lui ai alors proposé de nous rencontrer de visu, que nous nous débrouillerions bien pour nous comprendre – je ne connais malheureusement pas la langue des signes – et que j’avais vraiment envie de la voir, de dépasser enfin le clavier… Elle s’est déconnectée brutalement.

J’ai attendu plusieurs jours, inquiète, me demandant pourquoi ma proposition avait provoqué sa fuite. Quel était donc son problème ? Ou son secret ?

… Et elle est revenue.

J’aurais préféré qu’elle ne revienne jamais. J’aurais préféré ne pas savoir. Je ne voulais pas savoir !

Camille est revenue et elle m’a dit. Tout. Elle m’a expliqué le pourquoi, le comment, sa curiosité, la technologie qui évolue si vite, les découvertes scientifiques, ses propres recherches.

C’est trop tard maintenant parce que je sais.

Camille est mon incompressible fatalité, absolue, inaltérable, et inacceptable. Camille est mon arrière-petite-fille.