Le potager de Monsieur Doublet

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Cette nouvelle a été primée au concours de nouvelles « Monbestseller », en partenariat avec Bookélis et Viabooks, sur le thème du double. « Le potager de Monsieur Doublet » a obtenu le troisième prix sur cinq lauréats, pour 233 nouvelles participantes au concours !

Ma nouvelle y est présentée en ces termes :

« Laure Malaprade nous prend par la main dans un petit univers rassurant de retraité qui cultive son jardin. Innocence et sérenité qui ouvre une abîme de questionnements quand on devine son activité. Une véritable maîtrise de la technique de la nouvelle. »

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LE POTAGER DE MONSIEUR DOUBLET

La pluie, qui tombait sans discontinuer depuis trois jours, avait fait des rigoles qui serpentaient jusqu’à l’étang, en contrebas du potager. Louis-Amédée Doublet, inquiet pour les délicates pousses dont il prenait grand soin, avait chaussé ses bottes, enfilé son ciré à capuche et bravé le presque déluge pour aller prendre la mesure des dégâts qu’il aurait à réparer, s’il le pouvait, sitôt le beau temps revenu.

Ce potager faisait la fierté de son propriétaire, qui le choyait comme il aurait aimé choyer les enfants qu’il n’avait pas eus. Monsieur Doublet était maintenant un homme âgé, qui vivait dans la petite maison qu’il avait reçue il y a des années en héritage, et qui l’avait vu naître. Il y passait tout son temps, y déposait régulièrement le fumier qu’il produisait grâce aux commodités à l’ancienne qu’il avait installées au fond du jardin : un peu de lui-même, en somme.

C’était un cycle : Monsieur Doublet nourrissait son potager, qui le nourrissait en retour. Tous ses déchets faisaient les courges plus ventrues, les tomates plus rouges et les haricots plus nombreux. On aurait presque pu dire qu’il se mangeait lui-même, car l’obsolescence programmée de l’organisme humain élimine et renouvelle chacune de nos cellules avant même qu’elles soient défaillantes : nous sommes un être totalement neuf tous les quinze ans. Toutes les cellules abandonnées du corps aujourd’hui vieillissant de Monsieur Doublet finissaient leur existence dans le potager.

Le vieil homme, donc, inspectait son petit paradis sous une pluie battante, lorsqu’il eût la surprise d’y découvrir une sorte de champignon étrange, blanchâtre, dont la forme lui rappelait vaguement un chaton avorté. Avec une moue de dégoût, il empoigna sa canne, prêt à détruire l’intrus, puis se ravisa. Louis-Amédée Doublet était fort instruit en matière de botanique, et ce champignon ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait. Sa curiosité l’emporta : il décida d’attendre et de voir ce qui allait éclore de cette petite monstruosité.

Il ne le savait pas encore, bien sûr, mais à vous je peux bien le dire : les cellules rejetées de Louis-Amédée avaient par un miracle inexplicable eu conscience de leur injuste abandon et entrepris de se rassembler pour revenir à leur cohésion antérieure. Le soi-disant champignon qui intriguait tant Monsieur Doublet n’étaient rien d’autre qu’un second lui-même, encore à l’état de fœtus, mais qui promettait de croître rapidement et était déterminé à reprendre la place qu’il estimait lui revenir de droit.

Le surlendemain, au matin, la pluie avait enfin cessé. Louis-Amédée, tout ragaillardi par cette trêve météorologique tant attendue, se précipita au potager sans même prendre la peine d’avaler son petit déjeuner. À peine avait-il passé la porte qu’il fut saisi de stupeur : au centre du potager, à l’endroit même où était apparu le champignon inconnu, se tenait un homme entièrement nu. Monsieur Doublet n’y voyait plus très bien et ne pouvait distinguer ses traits. Il resta interdit, incapable de la moindre parole, alors que l’homme s’avançait vers lui. Lorsqu’ils furent face à face, il put enfin voir clairement son visage, qui était le sien, le même visage qu’il voyait chaque jour dans le miroir de la salle de bain, quoiqu’un peu plus jeune, lui semblait-il.

C’en était trop. Le pauvre Louis-Amédée, qui n’était point habitué aux fortes émotions, laissa échapper un petit râle aussi discret que l’avait été sa vie, tandis que son vieux cœur se contractait pour la dernière fois. Un instant plus tard, il était définitivement étendu sur l’herbe du jardin, aussi mort qu’on puisse l’être.

L’homme nu, appelons-le donc Louis-Amédée Doublet, puisqu’il peut tout aussi légitimement se réclamer de ce nom, se vêtit des habits de son prédécesseur, porta son corps jusque sur le tas de fumier et le recouvrit respectueusement d’une brassée de paille.

Il retourna ensuite vers la maison, y entra, prépara du café, beurra deux tranches de pain, s’assit à la table et avala son petit déjeuner. Lorsqu’il eut assouvi sa faim, il se dirigea vers le potager, armé d’une bêche et d’une paire de gants de jardinier : il avait à faire, maintenant que le temps le permettait enfin.

Entre deux laitues pointait un étrange champignon blanc. Un peu plus loin, au pied d’un jeune plant de courgette, son jumeau s’épanouissait dans la tiédeur du soleil. D’autres encore étaient apparus çà et là, prenant ombrage d’une feuille de tomate ou d’un bouquet de rhubarbe.

Monsieur Doublet était fort âgé, et une vie entière à ensemencer le potager d’un renouvellement constant de ses cellules ne se suffisait pas d’un seul corps. Il avait fort à faire en effet. Il enfila ses gants, empoigna sa bêche et commença sa besogne.

Avec tout ce monde à nourrir, il fallait agrandir le potager.

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