Lettre à France Inter

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logoEn 2013, j’ai eu le privilège de faire partie du jury du Prix du Livre Inter. Chaque année, 12 hommes et 12 femmes, tous horizons confondus, sont sélectionnés parmi 4000 lettres de candidatures environ.

Voici celle que j’avais rédigée à l’époque et qui m’a value de vivre une expérience extraordinaire…

 


J’ai lu, je lis, je lirai.

J’ai trois ans et je viens de comprendre que ces signes que je vois partout ont un sens, une signification. C’est magique, et ça le restera toute ma vie. Je sais lire et écrire mon prénom.

J’ai quatre ans, et je trouve le temps long quand on me dit que j’apprendrai à lire plus tard, quand je serai prête, à l’école. Alors je me débrouille, seule. Je tourne et retourne ces signes dans tous les sens, et avec la complicité de mon père, qui me guide dans cet apprentissage, plus qu’il ne m’enseigne réellement, j’apprends à lire. Je sais lire !

Dès cet instant, je dévore littéralement tout ce qui me tombe sous la main. Les emballages, les panneaux publicitaires, et les livres bien sûr.

J’ai six ans. Je suis censée apprendre à lire à l’école, mais comme c’est quelque chose que je maîtrise déjà, je m’ennuie. Alors, pour combler cet ennui, je lis encore, toujours, toujours plus. Pendant les récréations, je m’isole avec un livre. Mes camarades ne comprennent pas que cela puisse être un plaisir jubilatoire. Pour eux, qui ânonnent encore, la lecture reste un exercice scolaire et ennuyeux.

J’ai dix ans. Mon père me laisse accéder à son imposante collection de romans, dont beaucoup d’ouvrages, en tout cas ceux qu’il me conseille, sont de ceux qui font rêver les enfants : aventure, science-fiction, anticipation… Parfois il m’achète un livre, rien que pour moi, qu’il me donne comme on distribuerait des friandises. Je commence à constituer ma propre bibliothèque, et je découvre le plaisir de la relecture. Deux livres me reviennent à l’esprit : Niourk, de Stephan Wul, et le monde perdu de Conan Doyle. J’ai lu Niourk quatorze fois.

J’ai douze ans. J’ai déjà lu plus de livres que certain n’en liront dans toute une vie. L’envie d’écrire me vient. Je joue avec les mots, j’écris des poèmes. Je ne connais de la poésie que ce que l’on nous apprend à l’école, les recueils de poèmes ne font pas partie de mes lectures habituelles. Qu’à cela ne tienne, papa est là ! Je découvre François Villon, Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud et Victor Hugo.

J’ai seize ans et je suis atterrée par le manque d’enthousiasme de mes camarades pour les ouvrages qu’on nous fait étudier en classe. En même temps je suis assez décontenancée par la manière dont nos professeurs nous présentent ces livres… On nous demande d’expliquer, de décortiquer, de justifier quelque chose qui pour moi a toujours relevé du magique, du mystérieux… Bien que me considérant plutôt comme une élève littéraire, mes résultats en cette matière sont loin d’être excellents. Je suis souvent hors sujet. Ma lecture reste toujours épidermique, magique, jubilatoire, et cela ne se ressent que trop dans mes analyses de textes, que mes professeurs attendent cliniques et argumentées.

J’ai dix-neuf ans, et j’arrête mes études. Le monde scolaire n’est pas fait pour moi. Je trouve un travail alimentaire, pour lequel j’ai plus de deux heures de transports en commun chaque jour : j’ai le temps de lire, beaucoup. Je n’emprunte que rarement des livres ; je les achète, ou on me les offre : j’aime les conserver près de moi. Ma bibliothèque s’étoffe de plus en plus.

J’ai trente-trois ans. Je viens de vivre douze ans aux côtés d’un non-lecteur, et je reprends ma liberté. Mon ex-mari n’aimait pas les livres : c’est laid, ça ne sert à rien et ça prend de la place. Pendant douze ans, mes livres sont restés dans des cartons, au fond d’un placard. J’en ai même caché quelques-uns chez mes beaux-parents, pour les sauver, un jour de « crise de place » ou mon ex-mari avait tenté de s’en débarrasser. M’enlever mes livres c’est me couper un bras ! La toute première chose que j’ai faite quand j’ai été enfin libre, c’est d’exposer tous mes livres dans une bibliothèque que j’ai été choisir, religieusement, comme on se prépare pour un rendez-vous galant. Quand je les ai replacés, un a un, là où ils auraient toujours dû rester, ça a duré très longtemps, parce que je m’arrêtais régulièrement pour relire une page, ou deux, ou plus, d’un livre que j’avais aimé.

J’ai quarante ans, et j’ai aimé le Parfum de Süskind, l’Assommoir de Zola et Replay de Ken Grimwood.

J’ai quarante-trois ans, j’aime lire, et ce serait pour moi un honneur si vous vouliez bien considérer ma candidature pour être membre du jury du Prix du Livre de France Inter.

                                                                              Laure Malaprade